Le Peintre
Les Cahiers d'Art
Dans la course à l'absurde où fonce notre époque, de plus en plus rares se font les peintres qui osent garder leur attachement à ces qualités de mesure et d'équilibre, par quoi l'on aimait jadis à définir le génie français.
Robert Grange compte parmi ces résistants. Plutôt que de hurler avec les loups, il a choisi de chanter sa propre chanson, dût-elle risquer d'être mal entendue. En marge des écoles, à l'écart des systèmes, ce solitaire n'en demeure pas moins le spectateur attentif de la vie moderne. Mais il a la courtoisie de ne la peindre que dans ses moments de grâce.
La jeunesse, dans son ceuvre, joue un rôle de premier plan. Une certaine jeunesse. Celle qui ne suit pas servilement la mode. Celle qui se lave, et qui se peigne.
Avec une bienveillance amusée, Robert Grange, dans ses paysages, se plaît, comme par jeu, à exprimer le charme secret de certains sites encore dans l'âge ingrat: un coin de banlieue en pleine crise de croissance, un terrain de sport impubère. Il n'est pas jusqu'aux buildings de la dernière couvée qui, sous ses pinceaux spirituels, ne se parent d'une séduction imprévue. Ce diable d'homme serait capable de nous faire croire qu'on y peut vivre.
Pour ses natures mortes, il réunit des objets familiers, qui ne cachent pas leur plaisir d'être ensemble. Le rendez-vous d'un bouquet de fleurs et d'une partition de musique, la visite joyeuse d'un reflet sur le mur clair d'un atelier, sont autant déjetés intimes que Robert Grange célèbre avec ferveur. La vie est là, simple et tranquille...
Chacune de ses toiles est une leçon d'optimisme, telle que souvent les anxieux s'en donnent à eux-mêmes. Elle nous enseigne la science, si difficile, de cueillir l'instant.
Dans ces morceaux de musique de chambre, jamais la moindre recherche
• l'effet. Tout y est discrétion, retenue. L'impression de raffinement -je ne dis pas de préciosité - qui s'en dégage, est obtenue avec une surprenante sobriété
• moyens. Robert Grange s'interdit l'empâtement, qui, à trop bon compte pour son gré, confère la richesse à la matière. Il dissimule l'architecture de sa composition, l'enveloppe de poésie. Son dessin suggère plus qu'il ne décrit.
Il peint par larges aplats, subtilement modulés, dans une délicate gamme
• gris, qu'exaltent, çà ou là, tantôt de beaux noirs de velours, tantôt un blanc nacré, ou bien une louche de couleur franche. Un tact d'une extrême finesse le guide dans le choix des accords de tons, comme dans le calcul des rapports de surfaces colorées. Il est le géomètre de l'exquis.
Georges-Armand Masson.
dans "LES CAHIERS D'ART - DOCUMENTS - N°172 - 1962"
Préface d’exposition en 1946
Par Jacques Lassaigne
ROBERT GRANGE revient à Paris après huit ans d'absence et de travail solitaire. Mais, vaincue cette espèce de timidité qui lui a fait retarder jusqu'ici ce retour, je suis sûr qu'il va reprendre naturellement la place qu'il occupait dans notre jeune peinture. Au fond, les rapports de valeurs n'ont guère varié; en art, il faut que les expériences se développent longuement et durablement. Nous avons retrouvé après la guerre les meilleures promesses des années précédentes, confirmées et mûries mais à peu près inchangées. Le sérieux finit toujours par s'imposer. Et après une brève période de confusion, dans toutes les tendances, qu'on les baptise abstraites ou réalistes, il est notable que la rigueur l'emporte sur la facilité.
C'est pourquoi Robert Grange revient à une heure favorable. Il se souvient, j'en suis certain, de ces premiers salons des Surindépendants (cette association a prouvé récemment la permanence de ses vertus) auxquels il participa avec une pure et grave conviction. Dans le voisinage des expériences les plus diverses, chacun trouvait de nouveaux motifs d'être lui-même, c'est-à-dire d'être plus fidèle encore à sa logique intérieure, d'aller jusqu'au bout de ses idées. Car dans la liberté et l'indépendance, aucune autre discipline n'est concevable. Il me semble que revient à l'ordre du jour un tel esprit de rencontre et de confrontation loyales entre œuvres différentes mais sincères et nous ne saurions trop nous en réjouir.
La peinture de Robert Grange se caractérise par une recherche obstinée et passionnée d'une certaine perfection et d'un idéal, et en même temps par un très grand égard pour les aspects des choses. Il réussit à atteindre l'intensité dans les rapports de valeurs les plus simples. Dans ses patients travaux pour approcher la réalité et exprimer sa substance même, Robert Grange sait éviter les deux écueils redoutables de la surcharge et de la dispersion des détails. Il y parvient par une distinction remarquable de tons et par un équilibre très harmonieux de sa composition. C'est un paysagiste heureux. Devant certaines de ses plus petites toiles, on demeure émerveillé qu'il ait réussi à enfermer dans sa peinture tant de choses observées, d'émotions et de méditations traduites en touches et en nuances. Cela lui permet, quand il le veut, d'élargir son œuvre avec aisance aux dimensions des plus vastes compositions et des thèmes profanes et sacrés les plus nobles. Tant de modestie justement ambitieuse, tant de fidélité commandent l'attention et la compréhension.
Jacques LASSAIGNE.